Extrait d'une jourmée à ski dans les Pyrénées
par Denis
 
Index Hé oui! Encore une longue histoire sans photo...

Ax-les-Thermes, France, 15 janvier 2000

Ce matin je suis monté à la station d’Ax-Bonascres pour skier. Une journée s-u-p-e-r-b-e. Le soleil, le ciel bleu, -3C, une neige excellente. Des trois domaines skiables de cette station, c’est celle des Campels qui est la plus haute avec ses 2400 mètres. C’est un grand cirque au dessus de la ligne des arbres où quelques pistes rouges et noires serpentent comme de petites routes autour du long télésiège.

Tout autour; que de la neige, des rochers, des pics et des arêtes. Quelques conifères perdus sur le flanc sud contrastent avec la pureté blanche de la neige. A quelques endroits, il y a des couloirs de neige entre les pics rocheux. Du télésiège, j’ai aperçu des skieurs quitter les pistes officielles pour s’y rendre et les descendre. Ma fréquence cardiaque augmente juste à les regarder. Les pistes, quant à elles, présentent deux passages stimulants. J’aime surmonter l’hésitation initiale et m’élancer fébrilement. Je sélectionne toujours les abords de pistes; plus tactique et exaltant. En général, les pistes ont une bonne pente mais la neige bien travaillée permet de skier sans grande difficulté. Le paysage est splendide et mes yeux ne s’en lassent pas. J’enchaîne avec vigueur des virages aigus ne m’arrêtant que pour fixer sur pellicule ce panorama montagnard.

Dans les remontés, je fraternise avec les gens du pays. À un moment, un groupe de français m’invite à les suivre. Avec leur accent du sud, ils m’on dit :

-Tu viens avec nous? On va te montrer où skier. Tu te débrouilles avec tes planches ?
-J’ai fait du ski plusieurs années… mais ça fait plusieurs années que j’en ai fait.
-Allez, on y va!

Me voilà donc rendu hors piste, une pente à forte composante verticale à mes pieds. Elle ne reçoit pas, de toute évidence, la visite des dameurs mécaniques. Les skieurs précédents ont formé des reliefs qui formeraient de vrais bosses s’ils étaient plus nombreux à venir ici. Une partie de mes skis dans le vide, je me sens très fébrile. Le premier skieur part au front, je me lance, les deux autres suivent. J’attaque à coups de cares. La gravité me fait franchir les mètres à toute vitesse. La neige est ferme et l’agressivité est de mise. Je modifie ma trajectoire à chaque demie seconde. Je plonge mes spatules dans les monticules. Ils explosent à mon passage. Mes jambes absorbent les chocs. Des éclats volent dans tous les sens. Je poursuis l'affrontement jusqu’à ce la pente se redresse. Là une trêve semble être décrétée, probablement histoire de faire le point, et de reprendre le souffle.

-Mais dit donc, tu l’as vu le Canadien, tu l'as vu ? Il n’aura pas de problème Eh!

Il n’aura pas !? Y aurait-il d’autres batailles à livrer ? Mais les voilà déjà tous repartis. Je suis toujours du peloton. La pente s’adoucie. On traverse une dépression, contournons un pic rocheux et atteignons une piste officielle où glisse quelques touristes en santé. Un nouvel arrêt et nous voilà maintenant six. Comme le groupe semble hésiter à repartir et que j’ai une quête de sensation à poursuivre je lance :

-Wow, c’était super et merci pour la balade.
-Olà, ce n’est pas fini. Allez on y va vous autres.

Mes Français quittent la piste par un fossé que les touristes n’emprunteront sûrement pas et se faufilent entre les rochers, puis s’arrêtent à nouveau. Devant moi, la vue sur les montagnes enneigées est imprenable. A mes pieds, je ne peux voir la pente, ce n'est que deux cent mètres plus bas qu'elle réapparaît. Je suis au sommet d'un des couloirs que je voyais du télésiège… En extase je lance :

-C’est bien le genre d’endroit où je souhaitais être.
-Et bien, tu vois, tu y es. Fait attention, il y a quelques cailloux.

Je m’avance en faisant quelques virages. J’aperçois mieux la pente. La surface est compacte et homogène et permettra aux planches de bien mordre. Par contre, la piste de décollage est bordée de rochers. Quelques mètres plus loin, elle s’élargie et devient une pente au rebord remontant sur des parois enneigées. Un premier s’y engage puis un autre derrière. Sans attendre je relâche mes cares, je glisse aussitôt. Je prends position au sommet de la trajectoire que je me suis dessinée mentalement et je fonce. M’ayant projeté légèrement au-dessus de la surface, je prends en une fraction de seconde ma vitesse de croisière. Au premier coup de couteau, j’arrache la neige durcie dans un son qui me prend aux tripes. Puis j’enchaîne un merveilleux balai au rythme de rock and roll: schhrrrik, schhrrrik, schhrrrik, schhrrrik… La neige arrachée m’accompagne dans ma descente me suivant juste à côté. Je réalise alors à quel point l'endroit est abrupt. Je laisse entendre mon exaltation à toute la montagne.

Je m’approche des deux premiers copains qui se sont arrêtés. Je dois mettre toute mon énergie sur des prises de cares pour me freiner. Il m’en faudra trois qui soulèveront un nuage pour m’arrêter. Au tout dernier mètre de l’opération j’entends un " Attention " au moment même où j’aperçois un rocher qui va m’arracher les semelles. Dans un ultime braquage, je bloque mes skis et m’élance par-dessus la bête. En plein vol, j’oriente le train d’atterrissage puis je reprends contact avec le sol avec le style du sauteur de cheval d’Arçons.

-Et ben dis donc, c’est pas mal.
-Yé !, J'ai eu le bon réflexe au bon moment.

Appuyés sur nos bâtons, nous savourons la descente réalisée. Le souffle court, nous échangeons des commentaires frétillants, en regardant nos signatures laissées derrière.

Une fois tous rassemblés, nous voici revenus sur une piste. Après quelques tournants mes acolytes, d’une descente, empruntent une vire longeant un escarpement. A l’autre extrémité nous nous laissons glisser au sommet d’un autre couloir de neige. L’arrivée se fait cette fois par le coté. La pente est passablement plus large, un peu moins longue, moins abrupte et plus fréquentée. Plus exposée au soleil, la neige y est moins ferme et plus lourde. Tous partiront du centre. Je préfère plutôt pousser un peu plus loin vers la droite où la pente est plus forte et les visites moins fréquentes. Je m'élance à nouveau. L’opération est très physique. Je prends plaisir à pétrir vigoureusement la pâte. Je pousse à chaque virage. À l’occasion mes skis semblent vouloir coincer dans la matière et je dois m’en expulser pour reprendre la bonne trajectoire. Toujours les virages se succèdent à toute allure. La neige me porte. Je m'amuse à glisser sur elle. Elle m'enivre.

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