Yosemite - Deux grimpeurs sur un demi-dôme
par Denis
 
Index J’ai écrit ce texte suite à un séjour dans la vallée de Yosemite en Californie en 1999. J’y raconte une escalade que mon ami Gaétan et moi y avons faite. Comme une image vaut mille mots et qu’il n’y a pas d’image j’ai dû écrire un millier de mots.

Marche d'approche
La marche depuis le stationnement jusqu'au départ du sentier nous fait bien rire. Avec tout leur arsenal, dans la pénombre du petit matin, les deux grimpeurs que nous sommes n'ont pas la carte des sentiers et sont déjà écartés alors qu'ils sont encore sur la voie publique. La chose est plutôt ironique compte tenu du sérieux quasi professionnel que nous avions mis la veille à préparer cette escalade. Convenons cependant que ces préparatifs s'étaient déroulés à la tente en parallèle avec un souper bien arrosé.
L'approche pour la base sud-ouest du célèbre Half-Dome dans la non moins célèbre vallée de Yosemite passe par un très joli sentier en forêt. Ce dernier nous amène presque sous les chutes Vernal, à flanc de montagne sur un escalier creusé à même le roc. Nous y sommes douchés à l'eau froide. Nous courons pour nous sortir de là au plus tôt.
A l'heure où nous y sommes l'endroit est désert. J'apprécie toujours davantage la nature lorsqu'il y a peu d'âmes dans les environs. J'imagine facilement les lieux plus populeux aux heures citadines.
Plus loin, après encore un peu d'hésitation sur le chemin à prendre, nous quittons le sentier pour longer la base d'une colline.  Après deux heures de marche je m'arrête pour panser une ampoule naissante au talon. Les diachylons de ma trousse sont inutilisables et je n'y trouve rien qui puisse me dépanner. Mes deux chaussures auront donc libre court pour me blesser les pieds pendant encore une dizaine d'heures.
Nous reprenons la route et nous passons bientôt dans un magnifique col très encaissé. A cet endroit, de chaque coté, un mur de granite nous indique le chemin à suivre; plus de doute cette fois. Au sommet du col nous contournons un magnifique petit lac entouré d'énormes pins. La piste est parsemée de gigantesques cônes de 20 à 40 cm. J'imagine le plaisir des enfants si je leur en rapportais; j'en ramasse donc quelques-uns.
Il y a ici un heureux mélange d'énormes affleurements rocheux et de boisés de pins majestueux. Ensuite, la forêt fait place à des escarpements qui nous rapprochent de notre escalade. La montée est abrupte et le pas se fait lent. Gaétan prend l'avance. Je souffre un peu du manque de sommeil des derniers jours, mais l'enthousiasme me donne l'énergie qui manque.

Sur la voie
Nous arrivons enfin à la base de notre voie. Nous qui avions cru être seuls sur la montagne... il y a déjà deux cordées dans les premières longueurs et une autre est au départ devant nous. A notre bonheur cette dernière nous laisse passer.
Nous sommes vite près à lancer notre attaque. Mon ami entame la première longueur avec assurance. Visiblement cela ne semble pas trop difficile même s'il s'agit d'un mur sans prises apparentes. Face au rocher je me demande quand même comment je ferai pour grimper cela.
Après une savante réflexion sur l'optimisation des facteurs influençant la physique contre-gravitationnelle, j'abandonne mes "cocottes" géantes sur place. A mon tour, je m'accroche au rocher et après quelques premiers mouvements la progression se fait assez bien. Il s'agit de trouver les bons points d'appuis et de pousser en douceur. C'est fou comme ce qui pouvait me sembler difficile peut s'avérer aisé.  Définitivement, j'ai encore beaucoup à apprendre dans ce domaine.
Il fait beau mais pas très chaud. Je regrette mon coupe-vent. Je Promets Solennellement De Toujours L'apporter A L'avenir. Immobilisé aux relais, il fait froid, mais la vue est superbe. Tout autour les montagnes sont parsemées de neige. La courbure sphérique de la montagne fait que celle-ci, à quelques dizaines de mètres tout autour de nous, disparaît de notre vue. L'effet est très aérien et la vue imprenable.
La cordée qui nous précède avance très lentement. Ils ont sans doute couché au pied de la voie et chacun porte un gros sac à dos. Je préfère de loin l'approche "léger et rapide" qui nous permet de grimper confortablement. Les deux compères nous laissent maintenant les doubler et ils disparaissent après deux longueurs sous la courbe de la montagne.
La voie est très constante en difficulté et la progression se fait en général sur de longues et minces formations rocheuses qui filent vers le haut et qui offrent de légers reliefs : des dykes. En fait, la voie s'appelle Snake Dyke, une classique de la vallée. Les protections sont espacées et sont le plus souvent artificielles (bolts).
Les alternances relais - escalade se succèdent pendant quelques heures encore. Aux deux tiers de la course, après huit longueurs, la pente ne nécessite plus de nous protéger. On opte donc pour la progression en corde courte, ce qui nous permet d'avancer simultanément reliés par la corde à quelques mètres de distance. La montée devient alors soutenue, très aérobic. Je place un pied devant l'autre lentement en prenant soins de ne pas glisser. Il me semble que l'effort est démesurément grand alors que la pente est moins forte que tout à l'heure. Nous marchons en zigzag pour réduire l'effort. Nous choisissons les lignes qui présentent de meilleures prises pour les pieds.
A cette étape, je plains l'équipée qui nous suit; je m'imagine très mal portant leurs lourds sacs dans ces conditions. La pente est encore drôlement prononcée et la progression sans protection avec une telle charge, accompagnée de fatigue, rendrait, il me semble, l'opération assez pénible.

Sommet!
Bientôt l'encordement n'est plus nécessaire et nous nous arrêtons pour ranger le matériel et retirer nos chaussons d'escalade. Encore un temps, quelques pas dans la neige, et nous voilà au sommet. Nous nous installons à l'abri juste à coté de la face verticale de la montagne, un précipice vertigineux.
Gaétan me montre l'endroit tout près où il est sorti lors d'une ascension il y a dix-neuf ans, une escalade de deux jours et demi d'un niveau technique de loin supérieur à ce que nous venons de réaliser. Je l'admire à la fois pour ses réalisations et pour son humilité. C'est un plaisir d'être ici avec lui.
Tout en mangeant un morceau, nous discutons et admirons le paysage. Notre quiétude n'est interrompue que par la visite d'une... marmotte. Je me demande sérieusement comment elle a pu monter jusqu'ici et surtout comment elle pourra redescendre.

La descente
L'après-midi débute et il ne faut pas trop tarder à entamer la marche de retour qui passe par l'autre coté de la montagne. Comme pour la montée, la vue plonge au loin alors que la pente s'incline de plus en plus. Un ranger, la veille, nous a parlé d'une échelle de câble qui pouvait être utilisée; j'ai bien hâte d'y arriver.
Nous descendons. Finalement l'échelle apparaît. En fait, en ce tout début de la saison, seuls des câbles d'acier sont sur place. Impossible de descendre sans s'y tenir fermement. J'y clip un mousqueton qui m'y reliera à l'aide d'une sangle. C'est plutôt psychologique comme protection. Chaque câble d'environ cinquante mètres est fixé au roc par ses deux extrémités. Si je suis chanceux je tomberai donc à quelques mètres en amont de l'extrémité d'un câble.
C'est la dernière étape d'un sentier qui mène les randonneurs de la vallée au sommet. J'échange quelques mots avec un couple ontarien qui monte. Lui semble être assez à son aise, elle ne l'est visiblement pas. Elle ignore notre conversation pendant qu'elle reprend son courage en attendant le signal de son copain. Pendant ce temps, il la retient alors qu'elle s'appuie sur lui. Je les trouve bien téméraires.
Cette désescalade nous prend encore une bonne demi-heure et un peu de la paume de nos mains. D'ici, la descente se fera sur un sentier plus classique.

Fierté et sérénité
Nous sommes de retour à la limite des arbres. Toujours ces majestueux pins épars sur une courtepointe de neige, de rocher et d'équilles. Cependant, aucun cône à rapporter aux enfants...
Sur le long sentier du retour, je ressens un profond sentiment de fierté et de sérénité. Je savoure cette journée. Le plaisir se mélange à la brise. Avec le paysage baigné de la douce couleur du soleil couchant, le bonheur est total. J'en oublie mes ampoules.
 
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